LE PEUPLE EXIGE UN PROCES POLITIQUE DE LAUTOCRATE EYADEMA ET DE SA
BANDE
Révolution n°129
30 août 1991
On ne peut venir à bout dune dictature aussi fascisante
que celle du despote Eyadéma à coup de textes de lois, si
démocratiques soient-elles.
Une des revendications les plus clairement exprimées par les masses
populaires tout au long du mouvement insurrectionnel déclenché
depuis le 5 octobre 1990, cest la démission immédiate
et inconditionnelle de lautocrate Eyadéma et de sa clique.
Cette revendication, le Peuple na jamais cessé de la poser
de mille manières, bien conscient quil est que cest
bien là un préalable indispensable à tout changement
démocratique réel dans notre Pays. Il est donc évident
que la tâche de toute personnalité, de toute organisation
se réclamant du Peuple est de se mobiliser, duvrer
pour la réalisation dune telle aspiration.
Mais la CNS présentée sur tous les tons comme devant introduire
ce changement tant désiré par le Peuple vient de sachever,
et cette revendication populaire essentielle nest point satisfaite.
Eyadéma est toujours en place, confirmé dans ses fonctions
de Président de la République, pour la période de
transition. Certes flanqué dun Premier ministre, mais celui-ci
a été choisi précisément pour son «opposition
constructive» et a la faveur de la France.
Ainsi la conférence qui, par la voix de ces avocats, de ces professeurs
et autres intellectuels massivement présents, avait trouvé
les accents les plus grandioses et na pas hésité à
puiser dans lhistoire des Etats-Unis et de la France des arguments
pour justifier sa propre souveraineté, a tout dun coup oublié
ses arguments juridiques, oublié de dire le droit, lorsquelle
en vint à discuter du sort de lautocrate et de sa bande au
regard de tant de crimes quils ont commis. Elle sest transformée
en une paroisse chrétienne avec Mgr Kpodzro comme premier officiant.
Et dans une assise censée décider du sort du Peuple et du
pays, nos conférenciers découvrent subitement quils
sont non des citoyens chargés de dire et de défendre le
droit, celui du Peuple quils prétendent représenter
mais avant tout des chrétiens (ou accessoirement des musulmans).
La loi de la Cité a ainsi fait place au cantique, aux versets bibliques.
La notion de délit, de crime a été remplacée
par celle de péché, de confession, de contrition et de pardon.
Les terrifiantes révélations (non exhaustives car limmense
majorité des masses na pas eu la parole, en deçà
de la réalité macabre) sur les abominations criminelles
du pouvoir autocratique moyenâgeux sont restées de simples
déballages pour susciter lémotion, et non loccasion
détablir les chefs daccusation contre le despote et
ses alliés et complices. Cest seulement ce que souhaitait
dailleurs la conférence : «Permettre aux gens de parler,
de vider leurs curs pour se soulager». «La CNS est un
défouloir collectif à effets thérapeutiques».
Eyadéma et sa bande doivent passer devant le Tribunal du Peuple
et pas de droit commun. La contradiction entre la dénonciation
des crimes horribles du tyran qualifié de Hitler, de monstre, de
Satan
et sa reconduction envisagée comme président
de la République de la transition apparaît flagrante, et
certains délégués ne manquent pas déjà
de le relever, de le claironner. Est-ce le courage qui leur a manqué
ou était-ce laboutissement prévu par la scénario
? En quoi la destitution du despote et sa traduction devant le Tribunal
du Peuple constituent-elles un préalable à un réel
changement démocratique dans notre pays ?
Les crimes dEyadéma et de sa bande ne relèvent
pas de tribunaux ordinaires, car ce ne sont pas des crimes de droits communs,
commis par des citoyens privés. Ce sont des crimes commis par des
hommes politiques dans lexercice de leurs fonctions à la
tête et au sein de lappareil dEtat. Eyadéma doit
être dabord jugé pour avoir installé un pouvoir
illégitime par la conspiration et le putsch, sous limpulsion
dune puissance étrangère, en loccurrence la
France, pour lexercice illégal du pouvoir contre la volonté
du Peuple ; Eyadéma et sa clique doivent être jugés
et condamnés pour leurs nombreux crimes politiques : violations
constantes des libertés des droits des citoyens (liberté
dopinion, dexpression, de presse, de croyance, de manifestation,
dorganisation
) ; les atteintes fréquentes à
lintégrité physique des fils du Peuple : arrestations
et détentions arbitraires, kidnapping hors des frontières,
assassinats individuels et collectifs, tortures, camps de concentration
à travers le pays ; Apatride, il sest mis au service dintérêts
étrangers contre la nation, la patrie, comme un vulgaire mercenaire.
Il doit répondre également de ses crimes économiques
: pillage, spoliation des biens du Peuple et du pays, braderie du patrimoine
national à létranger, corruption, gabegie ? Autant
de crimes que celles de la terreur politique.
Imaginez ce à quoi aurait pu servir tout cet argent détourné
par la corruption et le vol organisé qui ont sévi depuis
30 ans dans notre pays ; ces biens publics volés, détournés
et stockés par cette minorité de dignitaires apatrides (et
non par les masses) : la production à grande échelle par
une industrie moderne. Le Togo comme dailleurs lAfrique, ne
resterait pas un simple supermarché où les puissances étrangères
déversent leurs produits, jusquaux aiguilles à tricoter;
et ses habitants, de simples consommateurs, de surcroît dépourvus
de pouvoir dachat. Ceci après plus de 30 ans dindépendance.
Pas le moindre embryon dindustrie nationale;
- la couverture de tout le pays de structures physio-sanitaires, dhôpitaux;
- la modernisation, la mécanisation de lagriculture;
- le développement dune industrie moderne;
- le développement, la modernisation des transports et de la communication:
quadrillage du pays en chemin de fer, de routes modernes; aéronautique;
- le développement de lenseignement, la multiplication des
écoles, collèges, lycées, instituts, laboratoires
et centres de recherches, université; la mise sur pied et le fonctionnement
dune véritable académie des sciences et des arts,
avec une académie militaire; linformatique à tous
les niveaux
- construire une économie nationale forte ;
- garantir à tous des soins de santé de qualité ;
- le bien-être social et la culture auraient connu un essor sans
précédent dans notre pays.
Bref, le progrès social, technique, culturel, scientifique de notre
pays aurait atteint des proportions sans précédent.
Le maintien de la Calamité Nationale à la tête de
lEtat est intolérable, une insulte pour le Peuple. Les nombreuses
victimes des crimes économiques de ce régime, jeunes à
la vie et à lavenir brisés, familles ayant perdu lun
(ou plusieurs) des leurs parce que dépourvues de moyens de les
soigner, que les hôpitaux sont sous-équipés, ont des
comptes à demander à Eyadéma et à ses comparses,
anciens comme nouveaux. Létendue des dégâts
causés par lui, sa cour et sa basse-cour, des crimes mûrement
élaborés, avec la volonté dassassiner, de massacrer,
sont sans équivoque. Eyadéma ne peut bénéficier
daucune «excuse». Notre Parti a déjà eu
loccasion dexposer pourquoi, pour un tel procès, le
despote et sa bande doivent être traduits devant le Tribunal du
Peuple. Il sagit dun acte de justice, de réparer linjustice
faite au Peuple cest également un acte pédagogique,
une occasion dinstruire le Peuple sur ses droits, notamment le droit
de demander des comptes à ses dirigeants, et un avertissement aux
futurs dirigeants.
Mais ce nest pas dans cette voie que nous nous acheminons. Et pour
cause.
Depuis Particulièrement le 27 avril 1991, de façon incontestable,
il y a deux pouvoirs dans notre pays, qui saffrontent, se défiant
ouvertement:
- dun côté lancien pouvoir autocratique du sanguinaire
despote Eyadéma, déchu, vomi, terrassé, par la force
populaire insurrectionnelle. Pouvoir dont lillégitimité
et lillégalité et le manque de toute crédibilité
auprès du Peuple ne sont plus à démontrer. Bien que
moribond, lhorrible imposteur, la Honte Nationale saccroche
désespérément à la tête de lEtat
néo-colonial comme un noyé;
- de lautre côté, il y a le nouveau pouvoir ascendant,
populaire. Celui des masses populaires; pouvoir nouveau de la force populaire
qui multiplie ses assauts de plus en plus audacieux, dévastateurs
contre la Calamité Nationale aux abois. Des deux camps qui lemportera
? La balance penche de plus en plus du côté du Peuple.
Cest dans ce contexte que sont apparus ces «Représentants
du Peuple», ces avocats, hommes daffaires, professeurs, hauts
cadres de ladministration
, bref, ces bourgeois et ces petits-bourgeois
intellectuels hâtivement organisés en Partis politiques et
en associations multiples pour utiliser la situation à leurs propres
fins. Parmi eux, beaucoup ont été nourris au sein de lautocratie,
se sont enrichis à son ombre. Il est évident quils
ne souhaitent pas réellement que lautocrate soit acculé
à la démission. Cest dailleurs ce que confirme
sans ambages une revue aussi bien informée que «marchés
Tropicaux». Beaucoup ne souhaitent pas non plus quEyadéma
soit soumis à un procès politique, public, qui risquerait
déclabousser plus dun dentre eux.
En refusant de démettre labominable autocrate, l«Auguste»
CNS saffiche souverainement complice, alliée objective dEyadéma.
Rappelons à ce propos que Gnininvi et Koffigoh déclaraient
déjà, bien avant louverture de la conférence,
que le départ dEyadéma «créerait
un vide politique», que ce dernier «est le mieux
placé pour conduire la transition». De tels propos
nétaient pas isolés et reflétaient lattitude
commune à ces faux amis du Peuple qui, depuis le FAR jusquau
COD , en passant par le FOD , ont toujours tendu la main à lautocrate
en toutes circonstances, quand le Peuple exigeait sa démission,
même quand celui-ci continuait à commettre ses ignobles forfaits,
en Particulier même après la découverte des cadavres
de Bè.
De ce point de vue, au renforcement de la force populaire, à lintensification
de la lutte populaire qui affaiblissent et isolent lautocrate, ils
ont toujours préféré les tractations, le dialogue
qui contribuent à lui sauver la mise, à assurer sa survie
politique. Tel était dailleurs la volonté de la France,
qui ne sest pas privée de lexprimer à plusieurs
reprises, à travers son ambassadeur M. Delaye. La CNS sinscrit
dans cette logique. Les jeux sont déjà faits avant même
son ouverture. Les magouilles et les tractations du présidium et
de Mgr Kpodzro avec lautocrate, ne sont pas une nouveauté,
ni une pratique isolée, individuelle. Cest une habitude qui
remonte au moins au FAR. Et cest une pratique inhérente aux
classes et couches sociales représentées à la CNS.
Aucune comparaison possible par conséquent avec ce qui sest
passé en France pendant la Révolution qui montre une fois
de plus ce que signifie réellement la souveraineté populaire
bien comprise. En France, cest le mouvement insurrectionnel populaire
qui a renversé la monarchie, fait prisonnier le roi. Et ce sont
les représentants du Peuple, les députés qui, au
sein de leur Convention (assemblée) , ont jugé et condamné
Louis XVI. Illustration concrète de la liaison entre le mouvement
populaire et la représentation nationale.
Le premier soin des «représentants du Peuple » chez
nous, dès louverture de la CNS, est dinterdire le mouvement
populaire, de déconseiller le développement de celui-ci
: « Notre pays a désormais besoin de la paix
, pour
le bien de notre économie !! ».Lobjectif de ces «Représentants
du Peuple» nest nullement de faire triompher la volonté
populaire. Cest pourquoi, ils nont jamais cherché à
sen donner les moyens. On connaît leurs arguments: «risque
de guerre civile, avec une armée à majorité kabye».
Arguments fallacieux à plus dun titre et que nous avons
toujours combattus: à qui voudrait-on faire croire quun kabye
en uniforme serait insensible aux idées démocratiques ?
Arguments dailleurs démentis par les faits, avec ces délégués
de Kabye, et même de Pya qui sont venus dénoncer de manière
implacable le régime à la CNS.
Le seul fait que les FAT (une armée de métier) soient majoritairement
composées de Kabye, suffit-il (à lui tout seul) à
en faire une armée tribaliste kabye ? Non ! Le facteur déterminant
cest lorientation politique. Cest elle qui en (a) fait
une armée tribaliste (ou pas). En fait, comme nous lavons
toujours dit et répété, on veut se servir de la thèse
du «tribalisme (certes une réalité) conduisant à
la guerre civile, à briser lunité nationale, au massacre
du Peuple par larmée kabye», comme un épouvantail
pour intimider et freiner le Peuple dans son élan émancipateur.
Si réconciliation il y a, sous le signe du «Grand Pardon»
et de la religion, cest celle de la bourgeoisie en son propre sein.
Le mouvement populaire a juste été loccasion pour
faire quelques tractations avec lautocrate.
Mais cette réconciliation naugure rien de bon pour le
Peuple. Maintenant quils ont atteint leur but, ces faux amis du
Peuple ne vont pas tarder à se tourner contre ce dernier. Ne parlent-ils
pas déjà de trêve sociale, de «se mettre au
travail», alors quaucune de ses revendications, à commencer
par la plus élémentaire, celle de la destitution de lautocrate
pour laquelle il a versé son sang, na obtenu lombre
dune satisfaction ? Une solution par conséquent : celle de
continuer à se battre. Et cest à cela quappelle
le Parti Communiste du Togo.
Quant à ceux qui sont descendus dans la rue et ont consenti
les plus lourds sacrifices dans cette lutte pour la conquête de
la liberté et la démocratie, bref, le Peuple travailleur
et la jeunesse, quont-ils obtenu jusquici ? Rien, sinon quon
leur parle de la «situation difficile», de «moratoire»,
de «trêve sociale», de «patience», d«Etats
généraux» à venir pour tel ou tel problème,
tel ou tel secteur. Un langage quils ont déjà mille
entendu, dabord au temps colonial, puis avec les deux premiers pouvoirs
néo-coloniaux, hier et avec la dictature fascisante du despote
Eyadéma aujourdhui, sous laquelle il a pris le nom de «Participation
responsable». Bref, on leur dit une fois de plus de continuer à
serrer la ceinture, de signer des chèques en blanc aux nouveaux
tenants du pouvoir néo-colonial, le temps sans doute queux
aussi se remplissent les poches, en attendant dautres Prédateurs
qui leur diront: «Laissez-nous le temps de nous installer».
Largent existe bel et bien, ainsi que les moyens pour satisfaire
leurs revendications légitimes et urgentes. Le Peuple travailleur
et la jeunesse doivent le savoir et ne pas se laisser berner, abuser une
fois encore.
Le Parti Communiste du Togo
Lomé le 30 août 1991
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